La toile d’araignée, ou comment une banale histoire de rideaux déchaîne les émotions, les passions et les drames dans une clinique psychiatrique « libérale
» où les malades vivent dans une relative liberté et où il est parfois bien difficile de déterminer qui, parmi les patients et les membres du personnel médical, est le plus fou ou le plus
déviant.
La toile d’araignée est l’un des tout premiers grands drames réalisés par Vincente Minnelli après sa période « comédies musicales ». Dans la filmographie
du metteur en scène, l’œuvre précède de peu La vie passionnée de Van Gogh, Thé et sympathie, Comme un torrent et Celui par qui le scandale arrive, tous marqués
« par l’élégance de la mise en scène, des mouvements de caméra et des décors » (501 réalisateurs, collection Omnibus).
L’action de La toile d’araignée est quasiment circonscrite dans et autour d’une clinique psychiatrique dirigée par un docteur (Richard Widmark), totalement voué à sa profession et
délaissant par là-même femme et enfants. Frustrée sexuellement, son épouse (Gloria Grahame, toujours excellente dans ce genre de rôle), se laisse courtiser par l’un des collègues de son mari
(Charles Boyer), vieux beau dépassé professionnellement mais au pouvoir de nuisance encore bien réel. Le personnage interprété par Richard Widmark avoue, de son côté, un petit faible pour l’une
de ses consœurs (Lauren Bacall) qui, après avoir perdu mari et enfant dans un accident, tente de soigner les patients (et elle-même) en développant leurs talents artistiques. La jeune femme a
pris sous son aile un peintre tout juste sorti de l’adolescence, dépressif, violent et mal dans sa peau (John Kerr, un an avant Thé et sympathie). Le garçon est lui-même attiré par
une jeune fille timide et agoraphobe (Susan Strasberg dans son premier rôle au cinéma).
Ce casting déjà haut de gamme est complété par Lilian Gish, star du muet et égérie de David W. Griffith, qui se voit confier le rôle de la trésorière de l’établissement, vieille fille aigrie,
désespérée, mais garante du passé glorieux de la clinique. Autant dire que la situation est explosive ! Et c’est un détail de décorateur, en fait le motif des nouveaux rideaux à installer dans la
bibliothèque de l’établissement (Vincente Minnelli a débuté comme décorateur), qui précipitera tout ce beau monde dans le drame.
Avec ce film où tous les personnages sont caractérisés autant par leurs névroses que par les décors dans lesquels ils vivent, Vincent Minnelli réussit le tour de force de créer une véritable
œuvre chorale où chacun, à quasi-égalité, joue un rôle crucial et indispensable dans l’écheveau tissé de main de maître par le scénariste (John Paxton) et le réalisateur. La toile
d’araignée est un spectacle réellement prenant pour ceux qui apprécient les tensions psychologiques et les drames inéluctables.
Les cinéphiles sourcilleux reconnaîtront dans un petit rôle (l’épouse du médecin interprété par Charles Boyer) Fay Wray, la jolie blonde hurlante du King
Kong de 1933.
Certes les films de Jean Delannoy n’ont pas bonne presse et difficile, effectivement, de trouver quelque intérêt dans les œuvres, justement vilipendées par les ténors de la Nouvelle Vague, que le
réalisateur a livrées dans les années 50 et 60 (à l’exception notable des deux Maigret tournés avec Jean Gabin qui se laissent encore regarder avec plaisir). Mais la filmographie de Jean Delannoy
recèle quand même quelques perles. Il faut toutefois remonter aux années 1940 pour les trouver, et Fièvres est justement l’une d’entre elles.
Bien sûr, il ne faut pas s’attendre à un chef-d’œuvre, ça se saurait, surtout que l’acteur principal se trouve être Tino Rossi… Et si l’homme s’avère un chanteur
honnête (il n’aurait certainement pas rencontré un tel succès à l’époque si ce n’était pas le cas), tout le monde s’accorde à le trouver très mauvais acteur. Chantre de l’inexpressivité, de
l’atonie et de l'oeil éteint, Tino Rossi est assez épouvantable devant la caméra. Mais l’intérêt de Fièvres n’est pas là, ni dans le scénario d’ailleurs, qui frôle le mélo
saint-sulpicien : marié à une femme dévouée souffrant d’une grave maladie qu'elle lui cache, un chanteur d’opéra – le Tino donc – cède aux charmes d’une mondaine au moment où son épouse
expectore son dernier souffle… Notre ténor trouvera finalement la rédemption en entrant dans les ordres… Oui, racontée comme ça, l’histoire peut faire fuir.
C’est par le casting, que Fièvres est en réalité sauvé et digne d’être visionné. Le chanteur d’opéra est en effet flanqué d’un imprésario fantaisiste joué
par l’excellent Jacques Louvigny, dont les mimiques irrésistibles et les tirades parfois hilarantes hissent le film vers la comédie de mœurs et lui évitent de sombrer dans le pathos le plus
indigeste. Les actrices participent également au charme de Fièvres. La belle Madeleine Sologne, qui joue l’épouse, sera immortalisée quelques mois plus tard face à Jean Marais dans
L’éternel retour. Jacqueline Delubac, surtout vue chez Sacha Guitry (normal c’était son épouse), fait feu de toute sa personnalité piquante. Et Ginette Leclerc, en jeune garce au grand
cœur, crève une fois de plus l’écran. Un trio de choc qui complète agréablement le tableau. Cerise sur le gâteau : les fans de Tino Rossi (mais en reste-t-il encore ?) entendront leur
idole chanter, fort bien ma foi, une jolie version de l’Ave Maria de Schubert. Mais on est en droit de ne pas aimer…
Sal Obscur
Fièvres est disponible en DVD chez René Château Video
Avec Mammy, l’increvable Gaby Morlay, déjà star du grand écran dans les années 1920, retrouve son réalisateur fétiche du Voile bleu (1942), plus gros succès du cinéma français
sous l’Occupation et œuvrette sentimentaliste, pétainiste et lacrymale comme on n’en fait plus. Tourné presque dix ans plus tard, Mammy tente assez maladroitement de marier le mélo (une
fois de plus) avec le film noir…
Gaby Morlay y incarne une grand-mère aveugle mariée à un médecin légiste (Pierre Larquey). Le couple s’est occupé de leur petit-fils orphelin, mais l’ingrat a mal
tourné et s'est envolé outre-Atlantique pour mener une petite carrière de malfrat. Quelques années plus tard, l’enfant prodigue annonce son retour au bercail au bras d’une dulcinée. Mammy ne se
sent plus de joie, tout heureuse de retrouver le jeune homme qu’elle espère repenti. Son époux apprend fortuitement que l’avion qui devait ramener le petit-fils en France a disparu corps et biens
dans l’Atlantique Nord. Pour ne pas porter un coup fatal à Mammy qui, pour ne rien arranger, a le cœur fragile, son mari décide donc de lui cacher la vérité et de substituer au voyou trépassé et
à sa belle un jeune couple qui vient de frôler la mort après un suicide raté. Mammy sera-t-elle dupe ? Et si le petit-fils, en fin de compte, n’avait pas embarqué dans l’avion écrasé ?
Le suspense est à son comble… Non, pas vraiment, en fait.
Tourné sans imagination et plombé par le sur-jeu de Gaby Morlay (excellente actrice dans bien d’autres films, revoir Un revenant de Christian-Jaque ou
Les amants du pont Saint-Jean de Henri Decoin tournés à peu près à la même époque), Mammy est une œuvre médiocre à laquelle même le spectateur le moins intransigeant ne croit
pas une seule seconde. A noter quand même la présence charmante de la belle Françoise Arnoul, alors âgée de 19 ans, à l’aube de sa carrière d’actrice. Un an plus tôt, la jeune fille avait marqué
les esprits avec un rôle de garce quelque peu déshabillé dans L’épave de Willy Rozier. Mammy malheureusement ne mange pas de ce pain-là. Aux côtés de Philippe Lemaire qu’elle
avait déjà croisé dans Nous irons à Paris (1949) de Jean Boyer, Françoise Arnoul interprète ici la jeune femme de substitution bien sous tous rapports. Dispensable donc.
Sal Obscur
Le film est disponible en DVD chez René Chateau Vidéo
Tourné par Claude Autant-Lara entre L'auberge rouge et Le blé en herbe, Le Bon Dieu sans confession est une réussite à mettre au crédit
du réalisateur et de ses deux acteurs principaux, la talentueuse Danielle Darrieux, machiavélique à souhait, et le nettement moins célèbre Henri Vilbert. Plutôt cantonné dans les rôles de
complément, ce dernier - en affairiste avisé mais amoureux naïf - est remarquable. Sa prestation a d'ailleurs été couronnée par la coupe Volpi du meilleur acteur lors du festival de Venise en
1953.
M. Dupont (Henri Vilbert) vient de mourir. Derrière le corbillard marchent son épouse, son fils (Claude Laydu), sa fille, son associé Varesco (Grégoire Aslan) et la
belle Janine Fréjoul (Danielle Darrieux), celle à qui l'on donnerait "le Bon Dieu sans confession". Chacun se remémore le passé. De façon assez astucieuse, les flash-back permettent de cerner par
touches successives la personnalité de l'homme d'affaires décédé. Marié à une femme qu'il n'aime pas, M. Dupont est tombé amoureux de Janine Fréjoul, déjà pourvu d'un amant (Yvan Desny) qu'elle
idolâtre. Sans le sou, elle accepte de se faire entretenir sans jamais céder aux avances du monsieur qui, naïvement, va espérer des années durant.
L'intérêt du film vient essentiellement de sa structure morcelée qui fait s'enchevêtrer les souvenirs des différents protagonistes. Des souvenirs qui permettent non
pas de retracer chronologiquement la vie du protagoniste principal, mais d'en dessiner progressivement et avec subtilité le portrait psychologique. Tout l'art d'Autant-Lara réussit à transformer
un personnage monolithique et antipathique au premier abord en être humain profondément attachant. Placée vers la fin du film, la scène entre le père et sa fille (jouée avec sensibilité par
Isabelle Pia, l'une des étoiles filantes du cinéma français des années 50) est à cet égard particulièrement réussie.
Dans Le Bon Dieu sans confession, Claude Autant-Lara arrive aussi à glisser quelques vérités sur les périodes noires de l'occupation et de l'épuration:
dénonciations, collaboration économique avec les Allemands, lettres anonymes, etc. Mettre l'accent sur des comportements quotidiens ambigus à l'égard de l'occupant n'était pas si courant que ça
au début des années 50.
Oeuvrette des années 50 néanmoins tournée en format Cinémascope, Les nuits de Montmartre tente de marier le polar et le film de cabaret (avec orchestres et interprètes nous gratifiant de
morceaux joués ou chantés in extenso). Côté polar, malheureusement, l'échec est patent. Le scénario est cousu de fil blanc et le suspense est nul (dans tous les sens du terme).
Dans le Pigalle des années 50, le spectateur est prié de suivre les aventures d'un petit escroc (Jean-Marc Thibault, loin de ses rôles comiques) qui tente de déjouer les manigances du milieu de
la drogue. Un soir, l'épouse d'un trafiquant ayant pignon sur rue est tuée. Malheureusement pour lui, notre voyou sympa était sur place ! Bien évidemment, il s'en sortira grâce à sa petite amie,
une entraîneuse plutôt bonne fille jouée par Geneviève Kervine, actrice qui connut son heure de gloire dans les fifties (mais dont le physique plutôt popotte de femme au fourneau colle mal au
rôle de pépée peu farouche qu'on lui a attribué dans le film). Faut dire aussi que le commissaire (Louis Seigner, impeccable comme à son habitude) a à la bonne notre petit escroc qui préfère
s'occuper d'un blessé et attendre la police plutôt que de s'enfuir à toutes jambes. Bref, tout ça n'est pas bien méchant et assez ennuyeux, d'autant que le spectateur doté d'un minimum de
neurones devine immédiatement qui a tué la malheureuse.
Côté zizique, on a droit à quelques morceaux pas désagréables interprétés par les orchestres de Camille Sauvage et de Jerry Mengo. C'est la chanteuse québecoise
Aglaé (les québecois venaient déjà "régaler" les oreilles françaises dans les années 50...) qui pousse la chanson-titre écrite par Charles Aznavour. Pas de mystère là-dessous: Aglaé était
l'épouse de Pierre Roche, le pianiste attitré d'Aznavour à l'époque.
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