Le Film du jour n°3 : Et moi j'te dis qu'elle t'a fait d'l'œil

Publié le par lefilmdujour

Le Film du jour n°3 : Et moi j'te dis qu'elle t'a fait d'l'œil
Un film français de Maurice GLEIZE (1950) avec Madeleine Lebeau, Jean Parédès, Bernard Lancret, Denise Provence, Louvigny, Jeanne Fusier-Gir, Duvallès...
Un titre de film comme ça, on se dit : non, ce n'est pas possible, c'est un canular, le Film du jour en rajoute. Eh bien si, ça existe, ne vous en déplaise ! Et les spectateurs habitués à fréquenter les salles obscures y ont même eu droit par deux fois. Adapté d'un vaudeville de Maurice Hennequin (avec un titre comme ça, on est loin du mélo qui fait pleurer Margot...), Et moi j'te dis qu'elle t'a fait d'l'œil a de fait été porté à l'écran à deux reprises : une première fois en 1935 par Jack Forrester avec Jules Berry, Christian Duvallès et Colette Darfeuil, puis - comme si cela ne suffisait pas - une deuxième fois en 1950 par Maurice Gleize (1898-1974), un réalisateur tombé dans l'oubli à qui l'on doit quand même un film avec Jean Gabin et Michèle Morgan. Récemment redécouvert, Le récif de corail (1938) s'avère néanmoins très inférieur au Quai des brumes (Carné, 1938) et à Remorques (Grémillon, 1940), les deux chefs-d’œuvre réunissant également les deux monstres sacrés du cinéma français.
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Eh non... Gabin et Morgan n'ont pas joué ensemble que dans Quai des brumes !

Maurice Hennequin (1863-1926) était le fils d'Alfred Hennequin, un auteur dramatique du XIXe siècle spécialisé dans un genre de vaudeville à l'intrigue particulièrement complexe mais rigoureusement structurée auquel il donna même son nom ("hennequinade"). Comme bon sang ne saurait mentir, le rejeton marcha dans les pas de son père et livra également des œuvres théâtrales du même tonneau, dont cet impérissable Et moi j'te dis qu'elle t'a fait d'l'œil !
Dans les années 30, de nombreuses pièces écrites ou coécrites par Maurice Hennequin furent ainsi "immortalisées" sur grand écran à l’instar de La reine de Biarritz (Toulout, 1934), Compartiment de dames seules (Christian-Jaque, 1934), La sonnette d'alarme (Christian-Jaque, 1935), On ne roule pas Antoinette (Madeux, 1936), l'assez réjouissant Vous n'avez rien à déclarer ? (Joannon, 1936) (avec Raimu, Saturnin Fabre et Pierre Brasseur), Le monsieur de cinq heures (Caron, 1938) ou La présidente (Rivers, 1938) avec Elvire Popesco dans le rôle-titre.
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L'un des multiples films adaptés d'une pièce de théâtre de Maurice Hennequin (image : www.cinema-francais.fr)

Et moi, j'te dis qu'elle t'a fait d'l'œil, l'histoire : Célibataire endurci, Courvalin est l'amant d'Aurélie (Madeleine Lebeau), une pulpeuse femme mariée. Pour une vétille (lors d'un repas mondain, une autre dame lui aurait fait de l'œil...), Aurélie fait une scène à son amant. N’en pouvant mais, celui-ci souhaite se débarrasser de l'encombrante maîtresse, et ce d'autant qu'il est tombé sous le charme de Suzanne, la fiancée de son ami Plumanach (Jean Parédès). Courvalin, courageux mais pas téméraire, confie alors à Plumanach la délicate mission d'annoncer à Aurélie sa volonté de rompre. Parallèlement, la dame, qui souhaite divorcer et forcer quelque peu la main à Courvalin pour qu’il lui passe la bague au doigt (vous suivez toujours ?), s'arrange pour que son amant et elle soient surpris par la maréchaussée en plein adultère. Mais comme c'est Plumanach qui est venu au rendez-vous, c'est le pauvre homme (qui n'est pour rien dans l'affaire) qui est pris la main dans le sac ! Tout se complique quand, sur ces entrefaites, arrive le mari d'Aurélie...
Autant le dire tout de suite, le film frôle de près le statut de nanar et les dialogues, qui font souvent le charme des vaudevilles, sont de piètre qualité. Par ailleurs, les acteurs, dont le jeu est quelque peu daté, ont une fâcheuse tendance à surjouer et à en rajouter. En ahuri dindon de la farce, Jean Parédès est néanmoins assez bon et le film donne l'occasion de revoir dans un petit rôle, une aimable "excentrique" du cinéma français, en l'occurrence Jeanne Fusier-Gir, parfaite dans le rôle de la tante de Courvalin bien décidée à "caser" son neveu, quitte à lui refiler un laideron dans les bras...
Le spectateur a aussi droit à une vision fugace mais prégnante du joli fessier de Madeleine Lebeau nue comme un ver dans sa salle de bain... Un spectacle pas si courant au cinéma en 1950, mais qui apparemment ne rebutait pas la belle Lebeau, coutumière du fait !
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Madeleine Lebeau (image : mcgady.net)

Née en 1923, Madeleine Lebeau, française par l'état civil, avait débuté à l’écran à Hollywood. L'œil perçant du spectateur affuté l'aura aperçue dans le célèbre Casablanca (1943) aux côtés de Humphrey Bogart : c'est elle la jeune femme qui chante la Marseillaise dans le bar de Rick face à Bogey et Ingrid Bergman. On la retrouve également au générique de l’excellent Gentleman Jim (Walsh, 1942), film sur le boxeur américain Jim Corbett interprété par Errol Flynn.
Comment la jeune Française en était-elle arrivée là ? Toute jeunette, elle avait épousé en 1938 le fameux acteur Marcel Dalio, de 23 ans son aîné. Fuyant Paris en 1940 avec son mari - dans le collimateur des nazis de par ses origines -, elle s'était tout naturellement retrouvée à Hollywood au sein de la communauté des artistes français exilés (Charles Boyer, Jean Gabin, Michèle Morgan, etc.).
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Madeleine Lebeau dans Les chouans (Calef, 1946)

Divorcée de Dalio en 1942 et de retour en France à la Libération, Madeleine Lebeau marque de son élégance le rôle de l'espionne amoureuse du marquis antirévolutionnaire Jean Marais dans Les chouans (Calef, 1946), assez belle œuvre inspirée de Balzac. Malheureusement, les choses se gâtent rapidement pour la jeune femme. Certes, ce sont bien des premiers rôles que l'actrice décroche... mais dans le cinéma le plus décourageant des années 50.
Après Et moi j'te dis qu'elle t'a fait d'l'œil, Madeleine Lebeau s'affiche ainsi en prostituée dans Dupont-Barbès (Lepage, 1951), joue les maîtresses enceintes dans Fortuné de Marseille (Lepage, 1951), tombe la culotte dans L’étrange amazone (Vallée, 1952), rempile dans le vaudeville avec Légère et court-vêtue (Laviron, 1953), interprète les intrigantes qui finissent mal dans L'aventurière du Tchad (Rozier, 1953) et s'implique dans le trafic de cigarettes aux côtés de Barbara Laage dans Quai des blondes (Cadéac, 1953).
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Madeleine Lebeau aventurière... (image : www.intemporel.com)

Mais tout n'est pas terne à pleurer dans la vie de la belle Lebeau. Sur le tournage de Paris chante toujours (Montazel, 1951), film où défilent les vedettes de la chanson française de l’époque (les Compagnons de la chanson, Luis Mariano, Georges Guétary, Tino Rossi, Edith Piaf, Yves Montand, Line Renaud, etc.), elle a rencontré l'acteur, réalisateur et producteur Clément Duhour qui va partager sa vie plusieurs années et qui lui donnera une fille. Pour elle, Clément Duhour divorce en 1952 de l’actrice Viviane Romance, la fameuse "vamp" des années 30 (voir Pitié pour les vamps... justement).
Pour une actrice, partager la vie d'un producteur de cinéma peut avoir certains avantages non négligeables... Faut-il y voir de cause à effet, Madeleine Lebeau se retrouve aux génériques de diverses productions de Clément Duhour comme le Napoléon (1954) de Sacha Guitry (où elle joue la prétendue fille naturelle de l'Empereur), Le pays d'où je viens (Carné, 1956), La vie à deux (1958), film cosigné par Guitry et Duhour, ou Vous n'avez rien à déclarer ? (Duhour, 1959).
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Madeleine Lebeau et Jean Poiret dans Vous n'avez rien à déclarer ? (image : www.toulecine.com)

Madeleine Lebeau n’en côtoie pas moins de nouvelles générations de comédiens en cette fin des années 50. Elle croise Brigitte Bardot sur le tournage d’Une parisienne (Boisrond, 1957), puis Alain Delon et Jean-Claude Brialy sur Le chemin des écoliers (Boisrond, 1959). Ce sont là les derniers feux de l’actrice sur grand écran. Au cours des années 60, elle n’apparaîtra que dans trois films. C'est elle la pathétique actrice française dans 8 1/2 (Fellini, 1962), la Grande Mademoiselle dans Angélique, marquise des Anges (Borderie, 1964) et l'improbable présence féminine du western-spaghetti Duel à Rio Bravo (Demicheli, 1964).
Mais tout ça n'est pas bien grave, puisque, sur le tournage de 8 1/2, elle a croisé le regard du scénariste attitré de Fellini, Tullio Pinelli. Les deux tourtereaux, qui régulariseront leur union en 1988, ont vécu heureux jusqu'à la mort de Tullio Pinelli, décédé centenaire le 7 mars 2009.
Ci-dessous, Madeleine Lebeau chante la Marseillaise dans cet extrait de Casablanca (Curtiz, 1943) (à 1'10'') :

Publié dans Titres à nanars

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