Le Film du jour n°236 : La haine des yeux bridés

Publié le par lefilmdujour

Le Film du jour n°236 : La haine des yeux bridés
Titre original : Three Stripes in the Sun
Un film américain de Richard MURPHY (1955) avec Aldo Ray, Phil Carey, Dick York, Chuck Connors, Mitsuko Kimura, Camille Janclaire...
La haine des yeux bridés, le titre français du Film du jour, peut choquer. A l’heure où le politiquement correct règne en maître, aucun distributeur ne se hasarderait aujourd’hui à sortir sur les écrans français un long métrage ainsi labellisé. Toujours est-il que Three Stripes in the Sun, le titre original américain de La haine des yeux bridés, est un film antiraciste inspiré d’une histoire vraie : celle d’un sergent US transféré en 1949 dans un Japon encore occupé par l’armée américaine, et animé d’une antipathie viscérale pour le peuple nippon. Il finira par s’engager dans des actions humanitaires envers les orphelins japonais et épouser une jeune femme originaire du pays du Soleil Levant !
Le Film du jour n°236 : La haine des yeux bridés

L’affiche italienne de Three Stripes in the Sun/La haine des yeux bridés. Où l’on s’aperçoit que le film, comme le titre français ne le laisse pas supposer, est en fait une histoire d’amour entre un sergent américain et une belle Japonaise !

Né en 1912 et décédé en 1993, Richard Murphy, le réalisateur de La haine des yeux bridés, n’a mis en scène qu’un seul autre film, une comédie gentillette avec Jack Lemmon et le chanteur Ricky Nelson intitulée Le rafiot héroïque (1960). L’homme s’est en fait surtout distingué par ses activités de scénariste. C’est à lui que l’on doit notamment les scénarios de Boomerang ! (1947) et de Panique dans la rue (1950), les deux meilleurs films réalisés par Elia Kazan dans les années 40. Richard Murphy a par ailleurs signé ceux de l’excellent film noir La proie (Siodmak, 1948), avec Victor Mature et Richard Conte, et du bon western sur fond de conflits raciaux La lance brisée (Dmytryk, 1954), avec Spencer Tracy, Richard Widmark et Robert Wagner.
Il faut également mettre à l’actif de Richard Murphy le scénario de La furie des tropiques (De Toth, 1949), un film d’aviation avec gangsters interprété par Richard Widmark et Linda Darnell, une adaptation américaine des Misérables de Victor Hugo (La vie de Jean Valjean, Milestone, 1952), et le scénario du Génie du mal (Fleischer, 1959), un long métrage inspiré d’une affaire criminelle célèbre aux États-Unis (qui avait aussi inspiré Hitchcock en 1948 pour La corde). En 1924, deux étudiants, adeptes de Nietzsche et du mythe du surhomme, avaient tué un jeune garçon de 14 ans pour la seule « beauté du geste ». Dans Le génie du mal, c’est Orson Welles qui reprend le rôle tenu par James Stewart dans La corde. Une interprétation qui valut à l’auteur de Citizen Kane le prix d’interprétation masculine au festival de Cannes 1959 (partagé avec ses deux partenaires du film, Dean Stockwell et Bradford Dillman).
Le Film du jour n°236 : La haine des yeux bridés

Sur un scénario de Richard Murphy, Le génie du mal (Fleischer, 1959) conte l’histoire vraie de deux étudiants adeptes des théories de Nietzsche et meurtriers d’un jeune garçon pour la seule « beauté du geste »

La haine des yeux bridés, l’histoire : Membre du célèbre 27e régiment d’infanterie de l’armée américaine (les fameux Wolfhounds), le sergent O’Reilly (joué par l’acteur Aldo Ray) débarque en 1949 dans un Japon occupé depuis septembre 1945 par les troupes de l’Oncle Sam. Depuis les campagnes militaires menées dans les îles du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, il est animé d’une profonde haine pour les Japonais. Durant la visite d’un orphelinat, il est toutefois horrifié par les conditions de vie misérables des enfants. Le sergent O’Reilly va alors se consacrer corps et âme à améliorer le quotidien des gamins. Il ira même jusqu’à lever plusieurs milliers de dollars pour construire un orphelinat flambant neuf et à détourner de la nourriture au bénéfice des orphelins. Comme c’est un film hollywoodien, il faut aussi de la bagatelle et notre sergent va donc tomber fou amoureux d’une jolie Nippone, séduite, elle, par la bonne bouille, les muscles et le cœur « gros comme ça » du militaire ! Pour l’anecdote, sachez qu’à Osaka, vous trouverez un monument érigé en l’honneur des Wolfhounds.
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Au centre, Aldo Ray, le héros de La haine des yeux bridés. Accompagnés d’accortes geishas, ses deux potes sont joués par Chuck Connors (voir Tuez-les tous et revenez seul !) et Dick York (que les amateurs de « Ma sorcière bien aimée » auront reconnu immédiatement puisque, dans cette série TV, le fameux Jean-Pierre, c’est lui !)

Dans La haine des yeux bridés, le sergent O’Reilly est interprété par l’acteur américain Aldo Ray. Né en 1926 et décédé en 1991, ce monsieur bien fait de sa personne (tout du moins aux yeux de celles et ceux qui apprécient les petits râblés à la musculature puissante et au torse velu) s’est surtout fait connaître au cinéma pour ses rôles de militaires à la tête près du bonnet (ou du casque kaki plus exactement). Et pour cause ! Avant de se lancer en 1951 dans une carrière hollywoodienne, Aldo Ray avait d’abord joué les (vrais) héros en tant qu’homme-grenouille pendant la guerre du Pacifique. Enrôlé à l’âge de 18 ans dans la Navy, il participa notamment à l’offensive sur l’île d’Okinawa avant de quitter l’armée en 1946.
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Homme-grenouille durant la guerre du Pacifique, Aldo Ray n’avait rien d’un crapaud. L’acteur démarra sa carrière cinématographique en 1951 avec des rôles de jeunes hommes sexy et hyper-virils dans des comédies plus ou moins sophistiquées

C’est en accompagnant son frère à une audition qu’Aldo Ray, monsieur d’ascendance italienne (Aldo DaRe de son vrai nom), est repéré par le réalisateur David Miller. Frappé par le physique et la voix du jeune homme âgé alors de 25 ans, celui-ci l’enrôle aussitôt pour donner la réplique à John Derek et Donna Reed dans Saturday’s Hero (1951), un film sur le monde du football américain (inédit en France). Le studio Columbia engage dans la foulée Aldo Ray et lui confie immédiatement des rôles de durs à cuire sexy dans des comédies sophistiquées signées notamment par le grand George Cukor.
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Aldo Ray, 100% fourrure naturelle !

Le débutant donne ainsi la réplique à la tonitruante Judy Holliday dans Je retourne chez Maman (1951), puis se glisse entre le couple vedette formé (à l’écran et à la ville) par Katharine Hepburn et Spencer Tracy dans Mademoiselle Gagne-tout (1952). Pour ce dernier rôle, Aldo Ray est nommé aux Golden Globes dans la catégorie Meilleur espoir masculin, mais c’est finalement Richard Burton, pour son interprétation dans Ma cousine Rachel (Koster, 1952), qui rafle le prix... Il n’empêche : la carrière du comédien est lancée sur de bons rails.
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En 1953, Aldo Ray partage l’affiche de La belle du Pacifique (Curtis Bernhardt) avec, excusez du peu, Rita Hayworth

C’est entre 1954 et 1960 que la carrière cinématographique d’Aldo Ray atteint vraiment son apogée avec une suite de rôles (de militaires) particulièrement marquants. On le voit ainsi dans Le cri de la victoire (1954) de Raoul Walsh, où le réalisateur suit un groupe de soldats (dont Aldo Ray et Tab Hunter) soumis à une préparation militaire ardue et transformés en marines prêts à affronter les rudes combats de la Seconde Guerre mondiale. Aldo Ray enchaîne avec La haine des yeux bridés, Cote 465 (Anthony Mann, 1957), chef-d’œuvre qui retrace un épisode de la guerre de Corée, puis Les nus et les morts (Walsh, 1958), d’après le célèbre roman de Norman Mailer. Dans ce dernier long métrage, l’acteur joue le rôle d’un sergent à la personnalité complexe et perturbée.
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Aldo Ray et Cliff Robertson dans Les nus et les morts (1958), excellent film de guerre de Raoul Walsh, d’après le roman éponyme de Norman Mailer

Durant ces mêmes années 1954-1960, Aldo Ray est à l’affiche de deux autres réussites : La cuisine des anges (Curtiz, 1955), avec Humphrey Bogart et Peter Ustinov, et, surtout, Le petit arpent du Bon Dieu (Anthony Mann, 1957) d’après le roman d’Erskine Caldwell. En paysan costaud rêvant d’une noblesse perdue, l’acteur fait dans ce dernier film une composition particulièrement érotique à laquelle Tina Louise, dans son premier rôle au cinéma, a bien du mal à résister. Tina Louise et Aldo Ray, qui avait divorcé en 1956 de sa seconde femme, l’actrice Jeff Donnell, vécurent d’ailleurs à cette époque une relation passionnée.
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Les pectoraux d’Aldo Ray et de Tina Louise sont particulièrement bien mis en valeur dans Le petit arpent du Bon Dieu (A. Mann, 1958)

Dans les années 60, la carrière d’Aldo Ray marque un peu le pas. Certes l’acteur continue de travailler à un rythme soutenu, mais les producteurs ont de plus en plus tendance à le cantonner aux mêmes rôles de « rednecks » au cou épais et pas toujours fufutes. La filmographie d’Aldo Ray s’en ressent et les films intéressants se raréfient. Durant cette décennie, on retiendra surtout ses prestations dans Le jour où l’on dévalisa la Banque d’Angleterre (Guillermin, 1960), Qu’as-tu fait à la guerre Papa ? (Edwards, 1966) et Les bérets verts (1968), film pro-guerre du Vietnam réalisé par John Wayne.
Pour Aldo Ray, les années 70 et 80 sont synonymes de déclin irréversible. La silhouette de plus en plus empâtée, l’acteur, tout en continuant à tourner comme un forçat pour le petit et le grand écran, glisse côté cinéma dans l’anonymat des séries Z. Il est néanmoins encore en tête d’affiche aux côtés de Jean-Louis Trintignant et d’un Robert Ryan lui aussi fatigué dans La course du lièvre à travers les champs (1972), l’avant-dernier film du réalisateur français René Clément. Mais on le croise aussi dans les nanars insondables de l’américain Al Adamson et, notamment, dans l’improbable Dimension de la mort (1978), film de karaté d’un minable achevé décrit avec une minutie qui frise la perversion sur le site Nanarland. A la décharge d’Aldo Ray, l’acteur souffrait d’un cancer de la gorge (qui finira par l’emporter en 1991) et il lui fallait payer à tout prix sa coûteuse assurance maladie.
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Aldo Ray et Robert Ryan dans La course du lièvre à travers les champs (René Clément, 1972). A 46 ans, l’acteur accuse déjà le poids des années

En 1979, on verra même Aldo Ray dans un rôle dans un film X (Sweet Savage). Que l’on se rassure toutefois, notre ami n’y passe pas à l’acte non simulé. Malheureusement, les années 80 s’avèrent encore pires pour l’acteur, même si Michael Cimino lui confie un petit rôle dans Le Sicilien (1987), long métrage avec Christophe Lambert en vedette. En 1991, année de son décès à 64 ans, Aldo Ray joue encore dans Shock’em Dead de Mark Freed, un petit film d’horreur fauché. On y croise deux autres has been : l’ex-porno star Traci Lords et l’ex-beau gosse du Hollywood des années 50 et 60 Troy Donohue.

Vous pouvez voir subrepticement Aldo Ray dans cette bande-annonce de Shock'em Dead. Triste fin donc pour Aldo

Précisons que c’est en hommage à Aldo Ray que Quentin Tarantino a donné au personnage joué par Brad Pitt dans Inglorious Basterds (2008), le patronyme d’Aldo Raine. Sachez enfin qu’en 1960, Aldo Ray avait épousé en troisièmes noces une dénommée Johanna Bennet. Connue sous le nom de Johanna Ray, elle est aujourd’hui une célèbre directrice de casting et travaille beaucoup sur les films de David Lynch et de Quentin Tarantino. Divorcés en 1967, les deux tourtereaux ont donné le jour à trois enfants, dont l’acteur Eric DaRe, né en 1965 et l’un des fameux méchants de la série TV « Twin Peaks », série supervisée justement par David Lynch ! Le monde est petit tout de même !
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Eric DaRe, alias Leo Johnson dans la série TV « Twin Peaks », n’est autre que le fils dans la vraie vie d’Aldo Ray !

Publié dans Titres étranges

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